La fleur au fusil

13 Oct La fleur au fusil

Baisse de moral
Couleurs d'automne

Mercredi 13 octobre 1915

Paul Roland, Francis et moi avons été à Guine. J’y ai rencontré des copains de Eu qui sont au dépôt d’artillerie. Ils sont fort heureux et partent les uns après les autres au front. Ainsi donc moi qui avais quitté Eu espérant aller plus vite au front, je serai un des derniers à y aller. Cette rencontre d’anciens compagnons joyeux et bien entraînés m’a profondément abattu…

Que ne suis-je resté à Eu?… Quel soldat rompu à tout je serais devenu!… Mais enfin, n’ai-je pas quitté alors que Loiselet m’assurait que la batterie allait partir au front?… Et voici trois mois de cela, nos canons ne sont pas encore prêts et nous moisissons dans une inaction lamentable à l’arrière.

Quand finira cette vie dégradante et démoralisante? Mystère, mais nous languirons encore ici de nombreux jours, de nombreuses semaines peut-être. Hélas, que faire?…

« Ah! Je voudrais avoir vingt ans et prendre votre place! »
« Penses-tu, mon vieux, qu’on te la donnerait? »

source: le rire (hebdomadaire)

Forêt

artiste: josepheaquarelliste.com

Guine est admirablement situé à l’entrée d’une belle forêt. Le soir tombait et j’y guidai naturellement mes pas, conduit par cette force attractive qui me pousse toujours au plus profond des taillis et des futaies. Que de souvenirs, et que de poésies enchanteresses m’évoquèrent ces lieux, sur qui le soir humide d’octobre descendait lentement! Une buée violette imprégnait tout de son haleine humide, et rendait incertains les contours des champs et de la haute futaie.

Des faisans quittaient la plaine, et allaient se percher en troublant le calme paisible de la forêt, avec leurs grands battements d’aile qui touchent les rameaux des arbustes déjà endormis, et ces cris effarés et successifs qui leur sont si caractéristiques.

Plusieurs fois encore, toujours par deux fois le même appel troublait les lieux, puis c’était le silence, le calme immense. La rosée s’étalait sur les feuilles transies de fraîcheur et détachait les plus fragiles, qui touchaient le sol d’un léger bruit mat.

Une brindille se brise et quelques feuilles mortes sont froissées… C’était un lapin imprudent tout occupé à se secouer avant de gagner la lisière. L’odeur de feuilles mortes et d’herbe humide se respirait à pleins poumons et me grisait, tout comme aux beaux jours, où tardif et silencieux, le fusil sous le bras, je revenais de l’affut le long de schaffhouse[1]Village suisse près de Erstein où les Timmermans avaient une sucrerie familiale. ou de la lisière du Bléron.

Chien rapportant un colvert

Artiste: Auguste Leroux

cerf voyant son reflet dans l’eau

etiquette de produit Liebig

Un merle qui soudain s’envola avec de grands cris me rappelait si bien ces vifs tressaillements du chasseur attentif aux aguets. Puis le grand silence renaissait, et guidé par mes pas étouffés dans l’herbe, j’arrivai à l’orée du bois, silencieux et attentif aux doux souvenirs des soirées de Xhoris. Là sur le chaume d’en face, un chevreuil immobile et fier me fixait. Un mouvement, et le voici en quatre bonds regagner le taillis, tandis qu’au même instant une bécasse rapide passait comme un trait pour plonger entre les grands arbres de la futaie. La nuit tombait et la brume plus épaisse et plus froide confondait tout en des tons grisâtres.

Dieu que votre nature est belle, et quand pourrais-je y rêver de nouveau en paix…

Baisse de moral
Couleurs d'automne

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Notes   [ + ]

1. Village suisse près de Erstein où les Timmermans avaient une sucrerie familiale.
5 Comments
  • Drel
    Posted at 08:10h, 13 octobre Répondre

    Je commençait à me dire que, à part parler de ses promenades à cheval, il ne se passait pas grand chose, là tout à coup, on se rends compte que à lui aussi ça pèse de n’avoir rien d’autre à raconter… et puis cette envolée lyrique et champêtre, on dirait un autre homme soudain. c’est super beau…

  • Sybille Duchateau
    Posted at 13:31h, 13 octobre Répondre

    Quel poète extraordinaire. On dirait du Maurice Genevoix dont j’apprends d’ailleurs à l’instant qu’une série télé a été réalisée d’après son livre: « Ceux de 14 ».

    Quand je lis au quotidien et son impatience et sa frustration de ne pouvoir se rendre utile au front, je me demande ce qui se passe dans la tête de certains qui aujourd’hui partent, la fleur au fusil, défendre d’autres causes qui leur ont été renseignées comme justes et qui tombent dans des carnages épouvantables. Je pense à leurs familles qui n’ont pu les retenir! Je pense aussi à tous ceux qui fuient les horreurs des combats dans leurs pays.

    Quelle tristesse que tout cela!

  • Domideco
    Posted at 09:39h, 21 novembre Répondre

    Schaffouse ou Schaffausen est une petite ville située dans une excroissance de la Suisse au nord de Zürich.

    J’ai, de nombreuses fois été juger des compétitions de rock n’roll chez mon ami Angelo Cicconi.

    Si le grand père de maman est allé chasser là bas, c’est que ce n’est pas si éloigné de Erstein au sud de Strasbourg où il y avait une sucrerie familiale.

    • Journal de guerre 14 - 18
      Posted at 10:40h, 21 novembre Répondre

      Bien vu, je mets ça à jour

  • christian Timmermans
    Posted at 16:42h, 15 février Répondre

    Sur le lieu de Schafosse, je pense qu’il s’agit plutôt d’un lieu-dit à Xhoris, comme Bléron qui se situe non loin du village (thier du Bléron.). Le terme de Chafosse dérive de chafour qui désignait un four à chaux; j’ai repéré au dessus d’ Xhoris (sur google maps) une rue qui s’appelle Le Chafour; De plus, je n’ai jamais entendu dire ou lu que les Timmermans avaient une sucrerie à Erstein. Jean y a travaillé au début de sa carrière et après la guerre, mais cela devait être en rapport avec la sucrerie de Tirlemont (où il est entré en octobre 19 selon les carnets de Tante Marie) et les Beauduin, je suppose.
    Cela dit quel poète ! Paul ne lui arrive pas à la cheville !!!

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